Alors que Jacmel rêve déjà à son carnaval 2026, une autre date hante les conversations politiques : le 7 février 2026, échéance officielle du Conseil présidentiel de transition (CPT). Selon le décret qui l’a institué, cette instance collégiale chargée d’exercer les fonctions présidentielles doit disparaître ce jour-là, ou être remplacée par un pouvoir issu d’élections. Or, le calendrier électoral désormais rendu public repousse le premier tour de la présidentielle et des législatives… au 30 août 2026.
Autrement dit : le mandat du CPT expire six mois avant que les électeurs ne soient appelés aux urnes. C’est ce décalage, plus encore que la préparation des fêtes, qui nourrit un sentiment d’angoisse institutionnelle dans le pays.
Le CPT a été mis en place en avril 2024, après la démission d’Ariel Henry, avec une mission claire : rétablir un minimum de sécurité, adopter les textes nécessaires et organiser des élections générales permettant le retour à l’ordre constitutionnel au plus tard le 7 février 2026.
Près de deux ans plus tard, le constat est rude. Les autorités de transition ont bien adopté, début décembre 2025, une loi électorale présentée comme une étape décisive vers le scrutin, mais ce geste intervient dans un contexte où aucune élection n’a encore été tenue depuis 2016 et où toutes les institutions élues sont vacantes depuis janvier 2023.
La nouvelle feuille de route prévoit un premier tour en août 2026 et un second tour en décembre, repoussant de fait le retour à un pouvoir élu à 2027. Entre-temps, le pays devra répondre à une question brutale : qui gouvernera après le 7 février 2026 ?
Les médias haïtiens eux-mêmes constatent que ni le CPT ni le Conseil électoral provisoire ne croient vraiment à la possibilité d’un scrutin avant cette date, et plusieurs acteurs politiques évoquent déjà l’hypothèse d’un nouveau dispositif transitoire ou d’une reconfiguration du CPT.
Si le calendrier dérape, c’est d’abord parce que la carte du pouvoir réel ne se dessine plus au Palais national, mais dans les quartiers armés. Selon plusieurs rapports onusiens, environ 85 à 90 % de la région métropolitaine de Port-au-Prince se trouvent sous l’influence de groupes criminels, qui étendent leurs opérations vers les routes nationales et les zones frontalières.
Cette emprise a provoqué un déplacement interne sans précédent : l’Organisation internationale pour les migrations estime à plus de 1,3 million le nombre de personnes ayant fui leur domicile, un record historique pour Haïti. Les enlèvements, massacres et violences sexuelles se multiplient, y compris contre des enfants, tandis que certains gangs affichent désormais des armements lourds et un contrôle ouvert de portions entières du territoire.
Dans ces conditions, la tenue d’élections “libres et crédibles” relève du casse-tête. Le Conseil de sécurité de l’ONU a d’ailleurs rappelé, à plusieurs reprises, que le CPT devait accélérer simultanément sur deux fronts : la sécurité et le processus électoral, tout en soulignant que le temps imparti fondait rapidement.
La transition devait s’appuyer sur une mission internationale de sécurité dirigée par le Kenya. Celle-ci, rebaptisée récemment “Gang Suppression Force”, a vu son mandat élargi par le Conseil de sécurité, avec un plafond théorique de 5 500 hommes.
En pratique, un peu moins d’un millier de policiers étrangers sont actuellement déployés, surtout dans la région de la capitale, loin des effectifs jugés nécessaires pour inverser le rapport de force avec les coalitions criminelles. Les financements restent largement insuffisants par rapport au budget annuel estimé, et les contributions militaires tardent à se matérialiser.
Ce dispositif ne produit pour l’instant qu’un effet limité : quelques opérations ponctuelles, des coups portés à certains chefs, mais aucune reconquête territoriale durable. Pendant ce temps, le CPT reste comptable, politiquement, de l’absence de résultats concrets aux yeux d’une population épuisée.
Sur le plan politique, le CPT lui-même est loin de constituer un bloc homogène. Une partie de ses membres se déchirent ouvertement sur la stratégie à adopter, sur le choix du Premier ministre et sur la manière de gérer les pressions internationales.
Un épisode récent l’illustre : les sanctions américaines visant Fritz Alphonse Jean, l’un des conseillers présidentiels, accusé de liens avec le milieu des gangs, ont mis en lumière les tensions internes et la dépendance du processus haïtien vis-à-vis des leviers diplomatiques étrangers. L’intéressé dément formellement les accusations et y voit une tentative d’ingérence politique.
La séance ayant permis l’adoption de la loi électorale s’est d’ailleurs tenue en l’absence de plusieurs membres votants, ce qui nourrit le discours de ceux qui accusent le CPT d’avancer à pas forcés, sans consensus interne solide.
Dans la rue et dans les médias, la méfiance grandit : des organisations et coalitions politiques réclament déjà la fin pure et simple du CPT au 7 février 2026, au profit d’une nouvelle formule de transition d’un an.
À moins d’un changement de trajectoire spectaculaire, trois scénarios principaux se dessinent à l’horizon :
Prolongation de fait : le CPT reste en fonction au-delà du 7 février 2026, au nom de la continuité de l’État et de la nécessité d’achever le cycle électoral. Ce scénario serait juridiquement fragile et politiquement explosif, car il donnerait l’image d’un pouvoir qui s’accroche au-delà de son mandat initial. Recomposition de la transition : sous la pression de la CARICOM, de l’ONU et des acteurs locaux, un nouvel accord pourrait modifier la composition ou la nature de l’organe exécutif, en y associant d’autres forces politiques ou sociales. Plusieurs options sont déjà discutées dans l’espace public : renforcement du Premier ministre, rôle pour la Cour de cassation, ou création d’une nouvelle structure collégiale. Rupture et vacance de pouvoir : le scénario le plus redouté, dans lequel le CPT perdrait toute légitimité sans qu’une alternative soit clairement définie, ouvrant un moment de flottement propice aux surenchères politiques… et aux manoeuvres des groupes armés.
Ce qui rend ce 7 février particulièrement inquiétant, ce n’est pas seulement la date en elle-même, mais le décalage entre l’horloge institutionnelle et l’horloge sécuritaire. Les gangs, eux, ne respectent ni les décrets ni les calendriers.
Dans ce contexte, la population haïtienne oscille entre pessimisme résigné et méfiance active. Plusieurs reportages soulignent que l’annonce d’élections pour août 2026 n’a pas suscité l’enthousiasme espéré : beaucoup doutent que les bureaux de vote puissent fonctionner dans des quartiers où même la police ne peut plus entrer.
Les préoccupations immédiates restent ailleurs : se nourrir, se déplacer sans être enlevé, trouver un refuge pour sa famille, éviter les fusillades. Dans ces conditions, la bataille politique autour du 7 février risque de sembler lointaine à une majorité d’Haïtiens. Mais un faux pas institutionnel à cette date pourrait aggraver encore le chaos, en fragilisant ce qui subsiste d’autorité centrale.
Le contraste est saisissant : d’un côté, des villes comme Jacmel se projettent dans des événements culturels censés maintenir la cohésion sociale et l’identité collective ; de l’autre, l’architecture politique nationale avance vers une zone grise où un pouvoir de transition pourrait arriver en bout de course sans avoir rempli ses engagements.
La question n’est plus seulement de savoir si les élections auront lieu le 30 août 2026, mais qui portera la responsabilité politique du pays d’ici là, avec quel mandat, quelle légitimité, et surtout quel contrôle effectif sur le territoire.
À l’approche du 7 février 2026, la transition haïtienne n’est pas seulement sous la pression du temps ; elle est placée devant une épreuve de vérité : prouver qu’elle n’est pas une parenthèse sans fin, mais un passage difficile, chaotique, imparfait vers un minimum de normalité démocratique.

