À lire le communiqué de la Primature publié le 25 décembre 2025, Haïti semblerait suspendue à une lueur douce, presque paisible, baignée de fraternité, d’unité et d’espoir. À entendre les mots du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, Noël serait cette flamme collective capable de réconcilier la Nation, de ressouder les liens et d’ouvrir la marche vers une Haïti « plus juste, plus forte et plus apaisée ». Le texte est bien écrit, poli, calibré, presque irréprochable sur la forme. Mais il souffre d’un défaut majeur : il ne parle pas du pays réel.

Car pendant que l’État invoque la lumière, une large partie de la population vit dans l’obscurité la plus concrète. Obscurité des quartiers sans courant, des routes abandonnées, des écoles fermées, des hôpitaux sans moyens, des familles déplacées, des enfants qui ne comprennent plus ce que signifie le mot « avenir ». Noël, pour beaucoup d’Haïtiens, n’a rien eu de sacré cette année : il a été silencieux, anxieux, parfois endeuillé. Aucun message, aussi lyrique soit-il, ne peut effacer cette réalité brute.

Le communiqué parle de stabilité, mais ne dit pas comment elle sera atteinte. Il évoque l’unité nationale sans jamais nommer ce qui la fracture : l’insécurité chronique, l’impunité, l’effondrement de l’autorité publique, la distance abyssale entre gouvernants et gouvernés. Il appelle à la foi collective sans reconnaître que cette foi est depuis longtemps mise à rude épreuve par des promesses répétées et rarement tenues. À force de discours hors sol, la parole officielle finit par perdre toute densité, toute crédibilité, toute capacité à rassurer.

Ce qui heurte le plus, ce n’est pas le souhait de « Joyeux Noël » en soi. C’est le décalage. Ce contraste violent entre un vocabulaire d’apaisement et une société sous tension permanente. Entre l’invitation à l’espoir et l’absence de signaux concrets. Entre la solennité institutionnelle et la fatigue d’un peuple qui n’attend plus de phrases, mais des actes mesurables, visibles, assumés.

Un message de Noël, dans un pays comme Haïti aujourd’hui, ne peut pas se contenter de métaphores lumineuses. Il devrait d’abord reconnaître la douleur, nommer les échecs, assumer les responsabilités, tracer des perspectives claires. À défaut, il ressemble moins à une flamme qu’à une bougie posée devant une tempête.

Le peuple haïtien n’est pas hostile à l’espoir. Il y survit même. Mais il est devenu lucide. Il sait faire la différence entre l’espérance sincère et l’espérance récitée. Entre la solidarité proclamée et la solidarité pratiquée. Tant que cette fracture persistera, les communiqués continueront de flotter au-dessus du pays, sans jamais le toucher vraiment.

On ne demande pas des miracles. On demande simplement que les mots cessent de courir plus vite que la réalité. Parce qu’un peuple peut supporter beaucoup de choses, sauf d’être constamment bercé pendant qu’il s’enfonce.

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