À l’hôtel Kinam, un espace souvent associé aux moments de concertation nationale, une soixantaine d’organisations issues de dix-neuf secteurs ont pris part à une Assemblée extraordinaire de la société civile, dans une tentative de remettre au centre du débat l’idée d’un dialogue structuré. Cette initiative intervient alors que les institutions peinent à répondre aux crises successives et que l’horizon du 7 février 2026 demeure incertain.
Créée en mai 2025, l’Assemblée Extraordinaire des Organisations de la Société Civile (AEOSC) insiste sur son indépendance vis-à-vis des blocs politiques. Dirigée par Manbo Yaya Valeska Maurice Agbara Ya Toya, la plateforme affirme vouloir offrir un espace de réflexion à distance des pressions partisanes, convaincue que, même sans pouvoir décisionnel, la société civile conserve la capacité de clarifier les enjeux et de poser des repères.
Le document de travail présenté aux participants dresse un tableau particulièrement sombre : capitale fragmentée par des groupes armés, plus d’un million de déplacés internes, insécurité alimentaire en expansion, justice paralysée, police sous tension, gouvernement de transition constamment absorbé par l’urgence. Ces constats, présentés sans emphase, témoignent de l’ampleur des défis qui déstabilisent le pays.
L’initiative intervient à l’approche de la fin de l’Accord du 4 avril 2024, alors qu’aucune entente politique ne semble émerger pour éviter un nouveau vide institutionnel. Après un appel au dialogue lancé en août et une collecte nationale de propositions, cette Assemblée vise à organiser et analyser les contributions recueillies.
Les discussions se sont articulées autour de quatre axes : participation citoyenne, cohérence des contributions, transparence du processus et définition d’une vision stratégique. Les propositions ont ensuite été regroupées par thèmes — sécurité, gouvernance, justice, économie, santé, éducation, environnement, culture — avant d’être étudiées par des groupes mixtes réunissant universitaires, professionnels, acteurs sociaux et simples citoyens.
L’AEOSC prévoit maintenant une synthèse publique, accompagnée de trois outils : un document recensant les points d’accord et de divergence, une feuille de route identifiant les urgences post-7 février, et un schéma provisoire de gouvernance pour assurer une continuité de l’État. Les organisateurs affirment vouloir proposer une méthode dans un contexte où domine l’improvisation.
Le choix de la date, le 29 novembre, renvoie à la proclamation de l’indépendance d’Haïti en 1803. Par ce rappel historique, les initiateurs souhaitent signaler que la société civile entend jouer un rôle plus actif dans les discussions nationales.
Reste une question centrale : cette démarche peut-elle réellement peser dans un paysage dominé par les groupes armés, les acteurs politiques, les élites économiques et les partenaires internationaux ? L’AEOSC mise sur la rigueur, la pluralité des voix et la transparence pour tenter d’exister dans un climat où prédomine la méfiance.
Dans un pays marqué par les ruptures successives, cette Assemblée extraordinaire ne promet pas de solution immédiate. Elle représente toutefois un effort pour réinstaller un espace de discussion collective, là où la parole publique se trouve souvent étouffée par l’urgence et l’instabilité. Ce geste, même modeste, réintroduit l’idée qu’un dialogue national reste possible.

