À l’heure où les caisses publiques semblent afficher un léger souffle, la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif (CSCCA) remet brusquement la réalité au centre du débat. Son rapport d’exécution au 31 mars 2025 met en lumière un paradoxe : l’État encaisse, mais ne transforme pas.

Derrière les tableaux comptables, c’est une mécanique budgétaire quasi immobile qui apparaît.

À mi-exercice, l’État a mobilisé 120,62 milliards de gourdes, soit 37,29 % du budget prévu, avec une progression de 28,08 % par rapport à l’an dernier. 

La CSCCA relève cependant un élément clé : malgré cette embellie, le rythme ne permet pas d’atteindre la moitié des objectifs à mi-parcours, signe d’un système de recouvrement encore fragilisé.

Ce sont surtout les recettes nationales qui tiennent l’appareil budgétaire debout :

– 97,96 milliards de gourdes, soit 45,42 % des prévisions annuelles,

– avec des performances remarquables aux Douanes (+16,20 %) et dans le secteur pétrolier (+42,87 %). 

Autrement dit, la machine fiscale montre des efforts, mais reste loin d’une capacité optimale.

Les dépenses autorisées atteignent 101,82 milliards de gourdes ce qui génère un excédent théorique de 18,80 milliards. Une apparence de gestion saine, que la Cour déconstruit immédiatement. 

Cet excédent n’est pas lié à une discipline financière accrue, mais à la lenteur abyssale dans l’exécution des investissements publics :

– 42,99 % d’exécution des dépenses de fonctionnement,

– à peine 17,36 % d’exécution pour les dépenses de projets et programmes.

Dans un pays rongé par l’effondrement économique et institutionnel, le cœur battant du développement — l’investissement — ne pompe plus. 

Le rapport révèle une réalité souvent évoquée mais rarement chiffrée :

les financements extérieurs inscrits au budget ne sont pas arrivés.

Faute de transferts effectifs de partenaires internationaux, le gouvernement a dû fonctionner presque exclusivement avec ses recettes internes, déjà insuffisantes pour soutenir ses plans.

Résultat : projets paralysés, programmes sociaux ralentis, infrastructures abandonnées.

La CSCCA soulève également un élément de gouvernance préoccupant :

le rapport transmis par le Ministère de l’Économie et des Finances ne respecte pas la loi de 2016 sur les finances publiques.

Il ne comprend pas les éléments obligatoires requis pour un compte général public :

bilan, flux de trésorerie, engagements hors bilan, etc. 

Ce manquement touche à la transparence, la reddition de comptes et la rigueur de l’État.

La Cour constate que la Banque centrale n’a pas financé le Trésor, une pratique souvent associée à l’inflation un point jugé positif.

Mais elle note aussi l’absence totale d’information sur les arriérés publics, c’est-à-dire les dettes envers les entreprises haïtiennes un silence lourd de conséquences sur la crédibilité de l’État et sur la survie de ses fournisseurs. 

Dans ses recommandations, l’institution suggère :

– de respecter strictement le cadre légal dans la présentation des comptes ;

– de renforcer les douanes et les impôts pour accroître le recouvrement ;

– d’accélérer les négociations avec les bailleurs ;

– de rediriger les ressources vers les investissements publics, notamment ceux à forte portée sociale. 

En toile de fond, ce rapport raconte une histoire plus profonde :

un État qui améliore sa collecte, mais ne parvient pas à poser les fondations de sa relance.

Dans un contexte où :

– l’économie se contracte,

– l’inflation dépasse les 25 %,

– plus de 900 000 personnes sont déplacées,

le fait que les investissements ne suivent pas constitue une menace systémique pour la croissance, la cohésion sociale et la reconstruction nationale. 

La CSCCA envoie un avertissement clair :

les chiffres ne servent à rien s’ils ne se traduisent pas en actions.

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