Le malaise est profond. Et il ne peut plus être dissimulé derrière des formules administratives ou des silences institutionnels. Ce qui se dessine aujourd’hui dans les rouages de l’État haïtien dépasse le simple cadre d’une irrégularité : il s’agit d’un dysfonctionnement grave, révélateur d’un système qui tolère l’intolérable.
Le nom de Me Jean Miguel Fortuné s’impose désormais au cœur de cette controverse. Non pas pour ses compétences juridiques, mais pour une situation qui, à bien des égards, heurte de front les principes fondamentaux de la fonction publique. Pendant plusieurs années, il a cumulé des responsabilités au sein de plusieurs institutions publiques majeures : auditeur à la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif, cadre juridique à l’Électricité d’Haïti, et conseiller à l’OFATMA.
Trois fonctions. Trois structures. Trois sources de rémunération.
Ce fait, à lui seul, devrait suffire à déclencher une réaction immédiate de l’appareil étatique. Car la loi ne laisse place à aucune interprétation : le cumul d’emplois publics rémunérés est formellement prohibé. Ce n’est ni une recommandation, ni une option, encore moins une zone grise. C’est une interdiction claire, inscrite dans la Constitution et réaffirmée par les textes encadrant la fonction publique.
Et pourtant, cette situation a perduré.
Elle a perduré au point de devenir presque banale. Au point qu’un même individu ait pu occuper des fonctions exigeant chacune une disponibilité totale, alors même que l’horaire officiel de l’administration publique rend matériellement impossible l’exercice simultané de plusieurs postes. Cette contradiction flagrante n’a, semble-t-il, pas suffi à alerter immédiatement les structures de contrôle.
Mais le plus inquiétant n’est pas seulement l’accumulation des fonctions. C’est ce qu’elle implique.
Car un auditeur à la Cour Supérieure des Comptes n’est pas un fonctionnaire ordinaire. Il incarne une exigence de rigueur, d’indépendance et de probité. Il participe au contrôle de la légalité, à la surveillance des finances publiques, à la garantie d’une certaine éthique de l’État. Comment, dès lors, concilier cette mission avec une présence active dans d’autres institutions susceptibles d’être concernées par des procédures devant cette même Cour ?
La question n’est pas technique. Elle est morale.
Elle touche au cœur même de la crédibilité institutionnelle. Elle interroge la capacité de l’État à s’appliquer à lui-même les règles qu’il impose aux citoyens. Elle révèle, en creux, une forme de tolérance à des pratiques qui, ailleurs, auraient immédiatement entraîné des sanctions.
Et comme si cela ne suffisait pas, la situation prend une tournure encore plus déroutante lorsque l’on constate que l’intéressé a lui-même contesté une décision administrative prise à son encontre, en saisissant une juridiction au sein de laquelle il exerçait. Une configuration qui frôle l’inconcevable dans un État de droit, tant elle brouille les frontières entre juge et partie, entre fonction et intérêt personnel.
Ce dossier ne peut être réduit à une simple affaire individuelle. Il expose une faille structurelle. Une incapacité, ou un refus, de faire respecter des règles pourtant connues de tous. Il met en lumière un système où l’accumulation des privilèges semble parfois primer sur le respect des principes.
Dans un pays où l’accès à l’emploi public demeure un privilège rare, où des milliers de jeunes qualifiés peinent à trouver une place, voir un seul individu concentrer plusieurs postes rémunérés relève d’une injustice manifeste. C’est un signal désastreux envoyé à toute une génération.
Il est désormais impératif de sortir de l’ambiguïté. L’État ne peut continuer à fonctionner sur deux registres : la rigueur pour les uns, la complaisance pour les autres. La loi doit s’appliquer avec la même fermeté à tous, sans exception.
Car au-delà d’un nom, c’est une question de principe.
Et un État qui renonce à ses principes finit toujours par perdre son autorité.
