Depuis plusieurs semaines, un nom circule dans les conversations politiques haïtiennes : « La Jenès Ki Saw Vle », une plateforme se présentant comme l’incarnation de la jeunesse et de son renouveau. Portée par Sterline Civil, ancienne directrice générale du Fonds National de l’Éducation (nommée en février et révoquée quelques mois plus tard), le mouvement prétend annoncer l’arrivée d’une génération nouvelle prête à « reprendre le flambeau du changement ».
L’idée, sur le papier, avait tout pour séduire : Haïti est un pays jeune, où l’absence de relève politique crédible nourrit frustrations, colère et désillusion. Un mouvement structuré, articulé autour de la jeunesse, pourrait répondre à un vide réel.
Cependant, la première mise à l’épreuve du terrain a été loin de confirmer cette ambition.
Les images circulant ce dimanche montrent une mobilisation réduite, presque anecdotique. Aucun chiffre vérifiable n’existe, mais la faible affluence visible dans les vidéos amateur contraste sévèrement avec les proclamations de leadership national. Là où l’on annonçait la « montée de la jeunesse », le pays a surtout aperçu un groupe dispersé, d’une portée limitée plus proche d’un cercle militant que d’un mouvement populaire.
La scène la plus commentée de la journée n’a pas été un discours, mais une vidéo virale montrant un homme courant, arborant un T-shirt du mouvement et hurlant « Baré volè ! ». Interrogé sur l’identité de ce fameux voleur, il lâche une réponse brutale : « DG ki te vole m ».
Qu’elle soit exagération, provocation ou simple effet théâtral, la sortie a suffi à donner à la manifestation une tonalité involontairement satirique. Quand le seul moment réel de visibilité publique consiste à se ridiculiser, la communication politique devient son propre ennemi.
Plus globalement, l’épisode met en lumière un problème plus profond :
La Jenès Ki Saw Vle parle au nom d’une jeunesse qu’elle n’a pas encore rassemblée.
Il n’existe, à ce jour, ni programme clair, ni stratégie annoncée, ni cadres identifiés, ni structure de mobilisation visible. Le mouvement semble reposer essentiellement sur des déclarations publiques et un branding symbolique sans véritable démonstration d’adhésion sociale.
L’écart entre le discours d’émancipation nationale et la réalité d’une mobilisation microscopique souligne une question légitime :
la jeunesse haïtienne est-elle réellement derrière ce projet, ou assiste-t-on à une initiative personnelle travestie en mouvement collectif ?
La trajectoire de Sterline Civil, brève mais commentée à la tête du FNE, ne facilite pas l’exercice. La difficulté de construire de la confiance surtout après une révocation administrative précoce complique la prétention à guider une génération entière. La jeunesse haïtienne, souvent décrite comme la plus volontaire, la plus vulnérable et la plus trahie du paysage national, n’accorde plus sa confiance à la légère.
En définitive, ce que « La Jenès Ki Saw Vle » a offert aujourd’hui est moins une démonstration d’avenir qu’une illustration de l’amateurisme qui guette les ambitions politiques non structurées.
La jeunesse que le mouvement invoque existe bel et bien :
elle étudie, travaille, invente, émigre, survit, rêve.
Mais elle ne s’est pas reconnue dans cette mise en scène.
Peut-être cette journée laissera-t-elle une leçon utile y compris pour Sterline Civil : la politique ne se décrète pas, elle se construit. Représenter une génération exige plus que des slogans, plus que des vidéos virales, plus que des T-shirts. Cela demande du sérieux, de la patience, du travail et surtout de la crédibilité ce que la manifestation du jour n’a malheureusement pas réussi à démontrer.
Pour l’instant, « La Jenès Ki Saw Vle » semble davantage parler au nom d’une jeunesse imaginaire qu’incarner celle qui existe réellement.
Le silence de la vraie jeunesse celle qui lutte au quotidien aura été, ce dimanche, la seule réponse audible.
